Fort l'Ecluse : acteur invaincu de la bataille des Alpes

                           Vue d'ensemble du fort du bas et du fort du haut

Le fort l'Ecluse se situe dans l'Ain, sur le Pays de Gex, à la sortie du village de Longeray sur la commune de Léaz, entre la frontière Suisse et la Haute Savoie. Ce fort a été le tout dernier bastion de la campagne de 194O. Cité au tableau d'honneur à la BBC sur radio Londres dans l'émission "les Français parlent aux Français" pour sa résistance. L'acharnement de son équipage face aux Allemands contribua à ce que la haute Savoie reste libre jusqu'en 1942.

 

Contrôle d'un véhicule civil devant la Porte de France, à l'époque la route nationale traversait encore le fort du bas.

 

Le défilé vu du fort.

La garnison du fort était composée de la 3ème compagnie du 179ième Bataillon Alpin de Forteresse (B.A.F) sous le commandement du capitaine Favre (ci-dessous à gauche en compagnie du Lt Gaston Bertin).

             

             Arrivée du 179ième BAF au fort                      Soldat du 141ième R.R

Le capitaine arrive au fort le 4 juin et on lui envoie, pour l'aider, quelques éléments du 141ième RR (régiment régional), du 44Oième pionnier, quelques sapeurs du génie et des artilleurs de la 1ère batterie du 164èime RAP sous les ordres du lieutenant Mestrallet.

La 1ère batterie du 164eme RAP 

                                   Train obstruant le viaduc de Longeray.

Le grand tunnel du Crédo entre le viaduc et Bellegarde ainsi que la voie ferrée qui passe en dessous du fort furent obstrués, des barrages routiers dressés sur tous les points d'accès.

Le 2O juin, alors que l'on apprenait le déclenchement de l'offensive italienne sur le front des Alpes, la garnison reçoit l'ordre de procéder d'urgence au rétablissement de la voie pour laisser passer un convoie de quelques wagons-citernes et de marchandises. La garnison était loin de se douter que ce dernier train qui se dirigeait vers la Suisse cachait la fortune de France. Le barrage fut ensuite rétabli.

  Barrage dans Collonge-Fort-L'Ecluse

Barrage devant l'entrée du fort.

                                            Barrage sur la route du fort

Voyant l'heure du combat approcher et malgré des ordres contraires, le capitaine Favre prit sur lui d'évacuer vers Collonges la section des mules car en cas de siège la nourriture et l'eau causeraient se sérieux problèmes. En effet la standardiste des PTT de Bellegarde a contacté le fort pour annoncer l'arrivée des Allemands. C'est le branle- bas de combat, chacun se tient prêt.

 Préparations aux hostilités

Vers 2Oh c'est un side-car français monté de 3 soit-disant soldats polonais en uniformes français, armés jusqu'aux dents qui se présentent à l'avant poste de Longeray, mais ils se font refoulés par les sentinelles qui trouvent leur accent étrange...peut-être des espions allemands ? L'intuition n'était pas sans fondement car le lendemain la gendarmerie de Valery confirme au fort que l'étrange équipage était bien allemand. Dans la nuit le capitaine Favre envoie une patrouille jusqu'aux portes de Bellegarde mais l'ennemi n'est pas visible.

Au matin du 22 , les allemands font une tentative sur l'avant poste de Longeray, les sentinelles les accrochent et les font reculer . Plus tard c'est un civil qui débouche à vélo en agitant un mouchoir, il apporte un papier des allemands, comme soit-disant ils auraient vus sur le fort "la blanche drapeau" flotter. Coup de bluff des allemands pour s'octroyer le fort a peu de frais , ce qui leur aurait permis d'envahir la Savoie et de faire la jonction avec les Italiens. En fin de matinée le corps franc part en reconnaissance. Il est commandé par un jeune divonnais le sergent-chef Anthonioz-Blanc.

La journée se passe sans incident. La nuit tombe, au loin on entend les canons des batteries de Seyssel et Culoz. Mais plus au nord, pour les officiers généraux français, c'est leur première nuit de vaincus car depuis 18h32 dans la forêt de Compiègne, le destin de la France était scellé. Mais tous n'admettaient pas que la France ait perdu la guerre parce qu'elle avait perdu une bataille.

              Le corps-franc de la garnison, à l'extrème-droite Clément Ferrolliet

Le 23 juin au matin le corps franc tombe sur quelques véhicules de reconnaissance. Ils les attaquent par surprise. A la première cartouche le FM Chauchat s'enraye. Les Allemands, surpris, tirent dans toutes les directions. Un dénommé Créton, chasseur de chamois : " cinq balles, cinq entailles sur la crosse de mon mousqueton"

  
             Attaque du corps-franc                                  Riposte des Allemands

Le soldat Clément Ferrolliet passe le barrage anti-chars et finit le boulot à la grenade, s'approche du premier véhicule et fouille l'officier blessé qui simulait la mort. Alors qu'il se penchait sur lui pour ramasser les documents l'officier lui tira dessus, la balle effleura son casque.

Clément Ferrolliet acheva l'officier et s'empara de ses documents ainsi que de son pistolet Lüger (qu'il offrit au lieutenant Mestrallet car le révolver mod. 1892 de celui-ci ne fonctionnait plus).


Citation du soldat Clément Ferrolliet

Sur les documents que Clément ramassa on découvrit des photos des notes et une carte où une route était tracée passant par le fort, St Julien, Monnetier, le Salève, Cruseille et Annecy. Ces notes indiquaient que l'ennemi projetait d'être à Alberville le 23 juin à 18h pour faire la jonction avec les Italiens. Pendant ce temps là le fort ne peut voir les combats mais les entend. Son artillerie tire sur la route pour empêcher les renforts allemands d'arriver. Le corps franc finit par décrocher sur l'avant poste de Longeray car les Allemands reviennent en force. Ils essayent de tenir l'avant poste mais vu la force de l'ennemi ils décrochent sur le fort et tous passent la porte vers 17h.

L'ennemi essaie de s'approcher du fort sans succès, la bataille fait rage. Pendant la nuit ils tentent de s'infiltrer par la voie de chemin de fer qui passe sous le fort. Ils sont repoussés et quelques grenades finissent par les dissuader.

Les allemands, n'ayant plus rien a craindre de l'aviation française, s'installent en force durant la nuit, la section Catin chargée de défendre le viaduc, est relevée peu avant 10 heures. Les deux et troisième compagnies du 179ième BAF qui formaient le dispositif d'appui du fort se replient. Les artilleurs du génie restent seuls. Ils allument les mèches, à 10 heures juste, les cordons de bickford atteignent les charges disposées dans les fourneaux. L'explosion était si forte qu'elle brisa les vitres du fort et fit tomber les plâtres des plafonds.

       Le viaduc après sa destruction

Sidérés ! Les belligérants ont faits silence quelques instants, puis, rageurs, se déchaînent toute la nuit contre le fort, sans succès. Ce fort qui leur barre la route vers la Haute-Savoie, celle qui passe par le pont Carnaux. Le matin du 24 juin, un tir d'artillerie vient marteler les abords de Longeray, près de la gare puis au milieu des postes allemands, on croit à une contre attaque française venant de la savoie. Puis déception : c'était l'artillerie lourde de 105 et de 210 que les allemands avaient mis en batterie sur les hauteurs de Bellegarde-sur-Valserine, mais le fort était protégé par un éperon rocheux, aucun obus le toucha.
viaduc après sa destruction
L'ennemi s'était maintenant installé en force sur la crête nord de Leaz. A la jumelle, le lieutenant Mestrallet pouvait de son poste déclencher le tir. C'est ainsi qu'ayant jugé que trop de client allemands se prélassaient au café Fertoret situé à la sortie du village, il put d'un seul obus nettoyer la terrasse, on imagine la fureur des allemands, qui, pour fêter la victoire qu'ils venaient d'apprendre, installés sous les parasols en dégustant le petit vin du pays.

Le 25 juin, le jour se lève gris et triste. Le capitaine Favre vient de recevoir un message. Il fait sonner le rassemblement. Il commence a lire le texte d'armistice signé le 22 juin à 18 heures et entré ce matin en vigueur à 1h30. La gorge serrée, il ne peut continuer à lire.

Le drapeau claque sous le vent, ce dernier drapeau français qui ne s'est pas rendu. Ce n'est pas fini : le capitaine Favre n'a pas reçu l'ordre de se rendre. Ses appels au Secteur Défensif du Rhône restent sans réponse. Il ne veut ni abandonner son fort ni le livrer à l'ennemi. Le seul ordre qu'il reçoit est de stocker les armes et les munitions conformément aux conventions d'armistice et empêcher l'accès du fort aux allemands.

Mercredi 26 juin, une douzaine d'allemands se présente au fort pour se rendre à Genève (sachant que pour aller de Bellegarde à Genève la route passe dans le fort). Les allemands sont refoulés. Mais avant de repartir les soldats se prennent en photo.

Plus tard, c'est un autre groupe d'allemands qui se présente, un jeune colonel descend de la voiture et demande le passage : " vous n'avez pas pu passer pendant la bagarre, lui dit le soldat Creton, eh bien il n'est pas question de passer maintenant. Il ajoute : si vous voulez employer la force, nos canons y répondront."

L'officier, bouche bée, remonte dans son Opel et fait demi-tour. Cela dura jusqu'au trois juillet. Il y eu toute une polémique car la compagnie aurait du être démobilisée au lieu de partir en captivité 5 ans. Le capitaine Favre en porta toute la responsabilité, bien injustement.

Le 3 juillet, les allemands forment la colonne de prisonniers. En passant le pont-levis, quelques soldats passent par dessus le parapet à la barbe des allemands et déboulent jusqu'au Rhône, parmis eux, Clément Ferrolliet (qui entra ensuite dans la résistance à Annecy puis arrêté et déporté en 1943). Plus loin, d'autres soldats réussirent aussi à s'échapper dont l'adjudant Petit.

Insignes métalliques du 179ième BAF :

    

Patte de col de sous-officier :



Vous pouvez retrouver cet article dans la revue "Militaria Magazine" n°261, d'avril 2007.